Paris souffre d’un mal profond : celui d’une politique urbaine déconnectée des besoins de ses habitants. La Tour Triangle, ce monstre de verre et d’acier de 180 mètres de haut, en est le dernier symbole ostentatoire. Contestée par les riverains, les urbanistes et les experts écologistes, elle impose désormais sa silhouette, en construction mais déjà obsolète, dans le paysage parisien comme un totem de l’aveuglement politique. Une aberration écologique, une pompe à énergie dont l’unique fonction sera de servir les intérêts d’investisseurs privés, alors que Paris manque cruellement de logements accessibles.
Car cette tour n’est pas une exception, mais le produit d’un système. Héritage chiraquien persistant, la priorité est restée pendant des décennies aux bureaux plutôt qu’aux logements. Entre 1999 et 2013, 150 000 emplois ont été créés dans la capitale, mais seulement 30 000 logements construits. Alors que les Parisiens s’entassent dans des appartements trop petits, que les jeunes actifs peinent à se loger, que les étudiants galèrent, la construction de bureaux n’a guère faibli. La Ville de Paris a beau afficher des efforts récents en matière de logement social, elle reste l’otage d’un modèle de développement dépassé.
D’autant plus que ce modèle semble ignorer les mutations profondes du monde du travail. Toutes les études le montrent, la pandémie a accéléré l’essor du télétravail et rendu encore plus scandaleuse l’accumulation de bureaux vides. En Île-de-France, plus de 43 % des actifs télétravaillent régulièrement, le plus souvent à domicile. Soit 20 % du total des heures travaillées. L’intensité de télétravail des actifs résidents et des emplois varie du simple au triple selon les communes. Un « effet télétravail » qui allège la pression des transports, autonomise et encourage une meilleure productivité, et libère du temps familial ou social.
Certes, toutes les catégories de travailleurs n’en bénéficient pas uniformément, et les études soulignent aussi d’évidents risques de santé physique ou psychosociaux qu’il entraîne – même « télé », c’est toujours du « travail ». Mais la mutation est à l’œuvre. Dont une autre conséquence se voit dans la réorganisation générale des bureaux, moins personnels, mais plus mobiles, plus fonctionnels, et finalement beaucoup moins gourmands en espace.
Le travail change. La ville doit changer avec. Plutôt que de s’entêter à bétonner pour des espaces de travail sous-utilisés, un véritable tournant urbanistique est urgent. Il est nécessaire que la puissance publique redevienne stratège et cesse de se reposer sur les dynamiques du marché.
Outre la fin des grands chantiers inutiles hérités d’une mentalité périmée, il est temps d’initier la transformation ces bureaux en logements, déverrouiller certaines règles d’urbanisme pour favoriser la réhabilitation, et surtout recentrer nos efforts sur le droit universel au logement.
Le fond du problème, bien sûr, c’est le foncier. Le prix de la terre, à Paris est la cause majeure des problèmes d’urbanisme, des dynamiques de gentrification et des difficultés d’accessibilité au logement. La hausse spectaculaire de ces dernières décennies, tant pour les logements que pour les espaces commerciaux, soulève des questions cruciales quant à la possible maîtrise du foncier par la Ville de Paris ainsi que ses conséquences sur le marché immobilier, les prix des logements, des commerces et in fine des biens de première nécessité, notamment l’alimentation. En parallèle, la spéculation immobilière, particulièrement sur les logements vacants et bureaux inoccupés, joue un rôle significatif dans la dynamique haussière, exacerbant les tensions sur le marché.
Certes, les niveaux de prix limitent les politiques d’acquisition de terrains pour des projets publics, sociaux, ou de rénovation urbaine. Aussi à l’arme budgétaire il faut ajouter l’arsenal de la fiscalité. Sur les biens inoccupés par exemple, et tout particulièrement les près de 4 millions de mètres carrés de bureaux vacants sur la ville et la Région pour dissuader les opérations spéculatives.
Paris perd ses habitants, qui fuient une ville trop chère, trop grise, trop stressante. Pour enrayer cet exode des familles, il nous faut une réorientation claire des investissements publics et privés : Paris doit être une ville pour les Parisiennes et Parisiens, pas un musée pour touristes globalisés ou une vitrine pour promoteurs immobiliers.