Il aura suffit d’un post sur Facebook pour que je reçoive des messages amicaux de profs dévoués à leurs élèves. S’inquiétant de mes cris d’alerte contre certains de leurs collègues qui, en période de confinement, mettaient des zéros aux naufragés de la « continuité pédagogique ». Ces profs, je les connais bien. Dans la vraie vie, ils sont les derniers samaritains du Titanic éducatif. Ils tentent à leur façon de colmater les brèches d’un bateau ivre qui accélère face aux icebergs des fictions méritocratiques de la rue de Grenelle et des prestidigitations scolaires des réussites individuelles. Mais que voulez-vous, en plein effort de guerre et en prévision des exploits stakhanovistes généralisés, il paraît qu’il faut faire corps face à l’ennemi invisible. Allons enfants de la patrie, il y a toujours un prix à payer pour sauver les masses laborieuses. Pour les examens estampillés E3C, on se préparait à 5 % de pertes du côté du ministère – no comment. L’école n’est faite ni pour les plus fragile ni pour ceux qui relèvent la tête.

Juste avant ce post, j’avais alerté sur Europe 1 quant à la recrudescence de violences conjugales en période de confinement. J’ai pas fait Saint-Cyr, mais au-delà des remontées terrain, le raisonnement était simple comme une équation arithmétique. « Courageux qui tape sa femme et ses enfants + confinement = Courageux au carré qui va taper sa femme et ses enfants au carré ». Le SOS était lancé, l’Etat et les associations compétentes prendront le relais. Lanceur d’alerte, ça a aussi ses limites et n’est pas Julian Assange qui veut.

Aujourd’hui on est samedi, on est encore vivant à la maison, ça s’est passé hier, dans un foyer de la ville d’a-côté, on peut pas en dire autant. Ça aurait pu être à Tataouine, les violence sur enfant ça me fait toujours un effet de Lexomil pleureur. La dernière fois, c’était devant la photo du petit Aylan qui avait été retrouvé sans vie, noyé, sur une plage de migration.

C’est l’autre Nageatte qui m’a transmis l’article de presse. Et parfois, tu te sens coupable de ne pas en avoir assez fait. Le militantisme associatif te laisse parfois un goût amer et triste au fond de la conscience quand le pire arrive. C’est con, tu n’y es pour rien, et pourtant… Va falloir que je prenne rendez-vous chez un psy, sinon mon père fera bien l’affaire pour l’occasion, après tout il en a chié un peu plus que moi de ce côté-là. On dort toujours avec ses fantômes et ses actes manqués.

Café !

Dans cet article, ce père aura roué de coups son fils pendant les devoirs de confinement. Ça s’est passé devant d’autres mômes invités pour l’occasion, devant la maman qui aura appelé les secours. Sous les coups de son père, l’enfant est tombé. Les docteurs auront diagnostiqué : « état de mort cérébrale ».

Difficile transition que d’écrire qu’un enfant tombé sous les coups de son père, ce n’est pas plus horrible que les femmes qui meurent sous les coups de leur conjoint, ou sous les coups d’un homme tout simplement. Dans un cas comme dans l’autre, c’est une violence insupportable et le signe que les hommes sont mal élevés. C’est l’école de la vie paraît-il. Celle qui inscrit dans le camps des victimes les garçons qui ne sont pas assez virils pour révéler au monde qu’ils aiment les femmes sans les toiser et qu’ils les aiment libre et égales. A cette école de la vie qu’on laisse aller à vau-l’eau dans les cours des écoles, ont leur apprend à être violent. Après dix années d’investissement pour l’école publique, je suis convaincu que l’acceptation et la tolérance vis-à-vis de la violence, est pour l’essentiel une affaire d’éducation.

J’ai été trop souvent le témoin de ce jeu social dans lequel la plupart des hommes font peur à un moment où à un autre, un jour, même sous forme uniquement verbale, certains s’autoriseront à franchir la ligne sous le silence de la meute qui, l’espace d’un instant, mettra la queue entre les jambes en signe de reconnaissance. Je sais aussi que les femmes sont partie prenante de cette reproduction, ou en tout cas elles ne l’empêcheront pas. La prochaine sur la liste des victimes de la violence masculine brise parfois la plus impérieuse des solidarités. Faut bien que ça commence quelque part. Faut bien qu’elles trouvent une justification qui ne les fasse pas devenir folles à renommer leur petit garçon « mon petit-homme » et à finir par laisser faire les pères violents. Ça leur fera un souvenir dirait l’autre. Ça ne m’a pas fait de mal à moi, ajoutera son voisin de comptoir. Un coup par-ci, par-là, ça forge le caractère – Alea Jacta est.

C’est tellement difficile de sortir de ces schémas. Il n’y a pas de culpabilité dans cette affaire-là. Juste un chemin qu’il nous faut toutes et tous emprunter, les femmes sont aussi éduquées pour subir et reproduire la hiérarchie bestiale. Car oui, il n’y a que de la bestialité à frapper un enfant, une femme. Il n’y a rien à encourager à laisser arracher une fleur juste parce qu’on pense avoir les bons attributs dans le froc. Pendant des siècles les hommes ont posé un voile d’invisibilité sur les femmes, pendant des siècles ils se seront octroyés le droit de les violenter. De leur côté, pendant des siècles, les femmes auront accepté et reproduit l’acceptation de la soumission. Pendant des siècles, les femmes ont été contraintes d’être les esclaves serviles de leur propres bourreaux, elles les ont nourris à leurs seins. L’émancipation est un chemin et je reste convaincu qu’il faudra toute la tendresse du monde pour s’en sortir. Les temps changent, et comme fredonnerait mon ami Silvio :

« Venga la esperanza, pase por aquí

Venga de cuarenta, venga de dos mil

Venga la esperanza, de cualquier color

Verde, roja o negra, pero con amor ».

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