Immigration, insécurité, islam, migrants, nation, islam, identité, islam, identité, immigration… alors que se décante le casting des candidatures, le bruit et l’odeur de ce début de campagne présidentielle 2022 sont déjà insoutenables. Cet air vicié, infecté du variant Z du virus national, contamine toute l’atmosphère, étouffe d’autres préoccupations bien plus réelles et urgentes, et recouvre toutes les autres d’une vilaine couleur brunâtre. Dans ce concert malsain de nostalgie des ordres dépassés, l’indispensable et impérative réforme de notre école républicaine se réduit à quelques solos stridents qui chantent le retour à un âge d’or fantasmé, fait de discipline militaire, d’autoritarisme, de tableaux noirs, d’uniformes et de récit national héroïque. Malheureusement pour l’école et la République, le seul projet politique pour l’éducation actuellement sur la table est celui des cinquante nuances de réactionnaires.

Pourtant, il faut effectivement mettre l’école au cœur de la campagne 2022. C’est à l’école que commencent l’écologie, la solidarité et l’apprentissage de soi et des autres. C’est à l’école que se construisent nos enfants, que prend forme notre société, que se prépare notre résilience aux défis et aux multiples crises d’un 21e siècle lourd de menaces. C’est à l’école que se prépare ce fameux « monde d’après ».

Mais notre école est malade. Mises à nu par la crise sanitaire, les faiblesses et les faillites de notre Éducation nationale exigent des réponses à la hauteur des urgences. Malgré les assurances approximatives d’un ministre dépassé qui aura fait semblant tout au long de l’épisode, la « continuité pédagogique » n’a jamais été véritablement assurée. Livrés à eux-mêmes et aux inégales ressources familiales, les élèves ont plus encore que sur les bancs de l’école vu leur réussite directement conditionnée par leur environnement économique et social, leur éducation, leur milieu familial. Équipement informatique, maîtrise des outils numériques, mobilisation des équipes enseignantes : entre ceux qui disposaient de tout cela et ceux qui n’en avaient rien, l’universalisme de l’école a volé en éclat.

Ce que les études et les experts nous disaient déjà régulièrement depuis des décennies, un virus disruptif nous l’a hurlé haut et fort : la méritocratie républicaine est un mythe. Reposant sur le présupposé d’une égalité des chances réelles, et validée en apparence par quelques exceptions célèbres, elle n’est en fait qu’une formidable machine à broyer les destins pour produire de la distinction – entre bons et mauvais élèves, entre citoyens inclus et citoyens exclus, entre ceux qui ont les codes culturels dominants et ceux qui ne peuvent même pas y avoir accès. Renforcée encore dans ce travers par un quinquennat de réformes techno-conservatrices et un ministre inspiré par les préjugés culturels du Printemps républicain, notre système scolaire fabrique de la sélection, trie les enfants, élimine les perdants – et néglige les plus vulnérables, les plus fragiles.

Conçue comme une vaste compétition, par un système ancré dans la concurrence, qui sélectionne ses enseignants sur le modèle du concours, et les formate malgré eux à reproduire les réflexes de triage, notre école est une des plus inégalitaires des pays de l’OCDE. Ses dispositifs sociaux, bourses et parfois accompagnateurs, proposent quelques correctifs aux défavorisés dans la course à l’excellence, sans jamais en remettre en cause le bien-fondé. Soyons lucides : ce qui se dessine sous nos yeux, c’est l’image de notre société et de ses nouveaux clivages, entre startuppers branchés et galériens de l’économie numérique.

La promesse républicaine de l’égalité des chances cache en fait l’arnaque désespérante d’une sélection territoriale et sociale qui ne dit pas son nom. Le mal est profond. Si avec 25% des dépenses publiques (1er poste budgétaire) et 6,3% de la richesse nationale consacrés à l’éducation (3e dans le monde), notre école persiste dans la crise, c’est qu’il y a là plus qu’une simple question de crédits. Outre les fonds, c’est une question de fond. Il est temps de sortir l’école de la charité, des logiques d’aides sociales et du déterminisme territorial.

Il faut en repenser toute la structure et la grammaire. Remettre la santé mentale et physique des enfants et leur bien-être au cœur des préoccupations scolaires, de la cantine aux rythmes quotidiens, hebdomadaires et annuels, en passant par l’organisation de la classe. Il est temps de réformer le recrutement de nos enseignants, pour en rehausser la fonction et les rémunérer à leur juste valeur. Il faut aussi décloisonner les contenus et repenser les méthodes pour embrasser la complexité d’un monde plus chaud, plus interdépendant, plus fragile et plus dématérialisé à la fois. Enfin il faut littéralement remettre l’école au milieu du village et réorganiser nos villes autour de cette pièce centrale de la vie de la cité que constituent nos établissements d’éducation.

A ceux qui ont abandonné l’école républicaine aux acteurs du privé, qui cultivent l’entre-soi des élites culturelles, qui préfèrent revenir à l’école des Jules, faite de baguettes magistrales, d’uniformes, de dressage des cœurs et des corps et de sélection à tous les étages, nous voulons opposer une école ouverte, intelligente, publique, universelle et gratuite. Une école pour développer la connaissance et le respect de soi, des autres et de la planète. Une école qui prépare vraiment tous nos enfants aux défis du siècle qu’ils auront à affronter. Une école pour tenir la promesse républicaine d’émancipation et de démocratie. Faisons de 2022 le début de la reconquête humaniste de l’école. Pour la République et pour la France.

Rodrigo Arenas, Nathalie Laville, Edouard Gaudot.

 

 

 

 

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