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Itw croisée dans Le Nouvel Obs du 24 au 30 septembre 2020 suite au sondage de la FCPE :

C’est la principale information de votre sondage. La France a beau être la championne en Europe des inégalités scolaires, les parents d’élèves, manifestement, s’en soucient très peu. Cela vous étonne ?

Rodrigo Arenas : Non, ça témoignemalheureusement d’un virage consumériste que l’on perçoit assez nettement sur le terrain. Depuis des années, on explique aux parents que les parcours individuels priment sur le collectif. Cette petite musique lancinante s’est encore accentuée depuis trois ans avec l’idéologie des premiers de cordée promue par Emmanuel Macron. Il est assez logique que cela finisse par percoler dans le corps social. Même en Seine-Saint-Denis, un département marqué à gauche, nous devons faire un gros travail auprès des parents pour qu’ils comprennent que la réussite de leur gamin ne doit pas se faire au détriment de celle des autres. On le voit avec les phénomènes d’évitement des collèges de secteur. Mais également avec la question des remplacements. Au lieu de militer collectivement pour que l’Education nationale budgètent suffisamment de postes, les gens ont plutôt le réflexe de faire pression école par école, quitte à récupérer le professeur remplaçant qui intervenait jusque-là dans l’établissement voisin.
Ceci étant posé, il y a aussi des éléments positifs dans ce sondage sur lesquels on va pouvoir s’appuyer. Je pense notamment au rôle crucial que les Français accordent à l’école. Ils jugent à 31% que c’est l’institution la plus importante pour le fonctionnement de la société, loin devant l’hôpital (18%) ou la sécurité intérieure (14%).
Enmmanuel Rivière : De mon point de vue de sondeur, les résultats m’ont quand même un peu étonné. Vu le contexte, je ne m’attendais pas à ce que l’école ressorte si haut comparativement à l’hôpital parmi les institutions préférées des Français. On est par ailleurs dans une situation assez paradoxale avec des parents qui se disent à la fois globalement satisfaits, à 87%, et fortement préoccupés, à 86%, par la scolarité de leurs enfants. Cette inquiétude très forte peut expliquer le peu de cas qu’ils font des questions d’inégalités scolaires. Ca colle avec les grands phénomènes d’affirmation de soi et de recentrage sur l’individu que l’on constate par ailleurs. Je reste néanmoins frappé par les chiffres. L’âge aidant, j’ai certes perdu une partie de mes illusions mais 15% des Français qui citent la réduction des inégalités parmi les trois missions prioritaires de l’école, c’est quand même très peu. Je ne pensais pas que le primat des stratégies individualistes sur les grands enjeux collectifs serait assumé aussi ouvertement.

Comment expliquer que les Français relativisent à ce point les inégalités scolaires ? Elles sont là, on peut les mesurer à chaque enquête internationale et tous les ministres de l’Education depuis vingt ans se fixent comme objectif de les résorber…

E. R. : Mais ils ne les relativisent pas ! Certes, 62 et 73% des parents considèrent que l’école remplit bien sa mission quand il s’agit de « réduire les inégalités » ou de « permettre l’ascension sociale ». Mais, quand on leur demande plus frontalement quel est son impact sur les inégalités, ils sont 53% à estimer qu’elle n’y change rien et 21% à considérer qu’elle les renforce. Autrement dit : les parents ne nient pas le poids des inégalités et l’incapacité de l’école à les résorber. Ils refusent juste de la rendre responsable de cette situation, comme si le problème était extérieur. On note par ailleurs une nette différence hommes-femmes sur ces questions. Les femmes ne sont que 9% à citer la réduction des inégalités comme l’une des trois missions prioritaires du système scolaire contre 23% des hommes et, assez logiquement, elles sont plus nombreuses – 57% versus 49% – à considérer que l’école ne peut rien face aux inégalités. Bref, le désinvestissement de la dimension collective est encore plus marqué du côté féminin.

Qu’est-ce à dire ? Que l’école de la République souffrirait d’une forme de matriarcat scolaire…

R. A. : J’éviterai de m’avancer sur un tel sujet. Mais, je ne peux pas nier qu’il y a de vraies différences entre hommes et femmes dans le rapport à l’école. Les femmes sont très présentes en primaire et s’impliquent beaucoup sur des questions de vie de l’établissement, de bien-être ou de harcèlement. Les hommes sont surtout présents à partir du secondaire et s’intéressent davantage aux questions strictement scolaires. On retrouve d’ailleurs cette disparité dans le sondage. Les hommes sont plus nombreux à prioriser la maîtrise des connaissances fondamentales – 56% contre 52% – et beaucoup moins nombreux à donner la primeur à l’« épanouissement de chaque enfant » : 41% contre 51%.
Ceci dit, la plupart des Français ne souhaitent surtout pas choisir. Ils veulent à la fois Finkielkraut et Cohn-Bendit : du cadre, de la discipline, des fondamentaux et en même temps une plus grande considération pour l’épanouissement et les besoins spécifiques de leur progéniture. Comment l’expliquez-vous ?

E.R. : Les CSP+ sont un peu plus conservatrices et exigeantes sur les contenus scolaires. Mais, globalement, tous les parents veulent en effet de la rigueur ET de l’épanouissement individuel. Des enseignements traditionnels ET d’autres plus axés sur le 21e siècle. Cela peut donner des résultats surprenants comme ces 50% de parents qui trouvent l’école « datée et rigide » et ces 69% qui estiment qu’elle « utilise des outils innovantes et modernes ». On peut bien sûr en sourire, mais il me paraît plus intéressant de se demander pourquoi les parents ont tant de mal à se positionner. Ce que je perçois, c’est que l’école a quelque chose de sécurisant – elle a peu bougé en 30 ans – et que les parents, d’une certaine manière, apprécient de ne pas y être dépaysés. Dans le même temps, ils se rendent compte que cette inertie est en décalage avec l’évolution de la société. Cela crée une perception très floue et assez abstraite des enjeux éducatifs.

R. A : Je crois comme Emmanuel que les parents sont un peu désemparés. Ils voient qu’il faudrait plus de technologie, plus de coopération, plus de savoir-faire et de savoir-être mais, en même temps, la culture très autocentrée de l’Education nationale fait qu’ils ne savent pas vraiment, ou très peu, ce qui se passe dans les classes. Ils se raccrochent donc à l’école– très traditionnelle – qu’ils ont connue enfants et qui les rassurent. Ils ont également de grandes difficultés à porter un jugement, tant les pratiques leur paraissent hétérogènes. Je suis pour la liberté pédagogique, mais ce qu’a surtout montré la période de confinement, c’est à quel point les professeurs avaient une maîtrise aléatoire des outils numériques. J’ai quatre garçons, de la maternelle au lycée, et d’un enfant à l’autre, la qualité de la relation mise en place par les professeurs n’avait strictement rien à voir.

Cette ambivalence dans les réponses des parents peut correspondre aussi à des positionnements différents selon l’âge des enfants.…

R.A. : C’est effectivement ce qui ressort du sondage et ce que nous vivons sur le terrain. On est dans le fast-thinking, le fast-talking, les positionnements évoluent vite. Le cap, pour beaucoup de parents, c’est l’entrée au collège. C’est le moment où l’on se dit que le choix de l’école peut devenir un handicap pour l’avenir professionnel de ses rejetons, le moment où on ne rigole plus, le moment où on s’assoit éventuellement sur ses principes et ses idéaux. Ceci étant dit, les droits de l’enfant, en général, sont assez peu pris en compte par le monde adulte. On le voit avec la question des rythmes scolaires. Les parents ont beau affirmer à 67% dans le sondage que ces rythmes ont déjà généré « une grande fatigue » chez leurs enfants, ils préfèrent suivre les élus et les enseignants favorables au statu quo plutôt qu’écouter les scientifiques qui tous préconisent de réduire la durée des journées de classe, soit en revenant aux quatre jours et demi, soit en rognant sur les vacances scolaires.

Ce n’est pas la seule incohérence. Les parents, comme vous le soulignez, jugent leurs enfants fatigués et stressés. Et pourtant ils sont satisfaits à une très large majorité de leur scolarité. Comment l’expliquez-vous ?

R.A. : Je crois que cela relève de la psychologie. Personne n’a envie d’affirmer qu’il envoie sciemment son enfant à l’abattoir, à moins d’être un parfait sadique. Je parle sous le contrôle d’Emmanuel mais il me semble qu’on retrouve les mêmes biais sur les sujets qui touchent à la vie intime ou sexuelle. Cela remue trop de choses en termes de représentation de soi pour que les réponses soient totalement sincères. En outre, on a quand même 26% des parents qui estiment que l’école ne participe plus à la réussite sociale et 10% qui en doutent. Ca reste minoritaire mais c’est quand même énorme. En filigrane, on perçoit l’idée, présente chez de plus en plus de parents, que le réseau, les relations priment sur toute chose. On revient d’une certaine manière à la France des privilèges.

E.R. : Le niveau de satisfaction dont atteste le sondage doit par ailleurs être relativisée. Certes 87% des parents se disent satisfaits de la scolarité de leurs enfants, mais ce score est largement perfectible : seuls 16% parmi eux affichent une grande satisfaction, quand les autres (71%) se disent « plutôt » satisfaits. Surtout, il faut garder en tête, qu’en matière de sondage, quand vous êtes à moins de 75% de retours positifs, vous êtes très clairement dans le rouge. Or, là, sur certains items liés à la qualité du service scolaire comme le nombre d’élèves par classe (46% d’insatisfaits), la place accordée à la découverte des métiers et à l’orientation (43%), ou les moyens financiers alloués à l’école (40%), on est bien en-deçà.

Et quelles conclusions en tirer ?


E.R. : Eh bien que les parents sont particulièrement vigilants sur tout ce qui touche aux conditions objectives de scolarisation. C’est leur côté consumériste. Il y a une acceptation assez claire de la compétition scolaire et des inégalités qu’elle génère. Mais on tient à ce que son enfant se retrouve du « bon côté » de ces inégalités. On va donc s’attacher à des éléments très tangibles: les remplacements, les effectifs des classes, les moyens alloués à l’école de son enfant, la qualité de l’orientation…

R.A. : Le plus inquiétant est évidemment l’effondrement du projet collectif et la mise à l’écart des valeurs-socles de la République. Ce que nous dit ce sondage, c’est que les germes sont là pour un changement de régime : un système ultralibéral comme en Amérique du sud, où la réussite scolaire sera mise uniquement sur le compte de l’intelligence et du mérite individuel.
Le problème, c’est que cette idéologie est un leurre. Dans les quartiers populaires ou les zones rurales isolées, on vous trouvera toujours un Jean-Luc ou un Mohamed qui ont réussi, mais Jean-Luc ou Mohamed sont juste l’exception qui confirme la règle. Le système méritocratique ne fonctionne plus. Ou alors, si, pour l’élite d’en haut, qui dispose du capital culturel et social. En bas, beaucoup de gens ont conscience de leurs limites et de celles de l’école. Ils cherchent du soutien, s’endettent en inscrivant leurs enfants dans le privé, en recourant à des coachs, ou en s’abonnant à des services en ligne, mais, comme l’école – structurellement – n’est pas faite pour leurs gamins, ça ne fonctionne presque jamais.
Notre responsabilité en tant que corps intermédiaire est d’aller contre le sens du vent, de dépasser l’agrégation des petits intérêts individuels et antagoniques. Il faut assumer de faire de la politique, au sens le plus noble du terme – repartir sur du collectif, remettre du sens commun – plutôt que de nourrir des clientèles comme le font aujourd’hui les partis politiques. Il faut aussi lutter contre la banalisation des inégalités. Beaucoup, même à gauche, ont rendu les armes. Quand vous leur parlez d’inégalités scolaires, ils vous répondent « quoi de neuf ? » ou « à quoi bon ? ». Curieusement, ce sont souvent les mêmes qui poussent des cris d’orfraie quand ils sont confrontés à de la violence sociale ou à du repli communautaire. Peut-être comprendront-ils un jour que ces attitudes ne viennent pas de nulle part. Qu’elles découlent de frustrations accumulées. Et que ces frustrations sont aussi le fruit de leur inconséquence et de leurs renoncements.

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