« Votre fils est doué pour le foot, il faudrait vraiment songer à l’inscrire dans un club… » Nombreux sont les parents à rêver s’entendre dire, un jour ou l’autre, que leur enfant a, comme ça, sans rien faire, un don naturel pour le sport, la musique, les maths… Comme si la notion même de labeur, certes plus méritante, était moins noble. Comme si faire de son enfant un être extra-ordinaire était le Graal à atteindre dans une société où faire la course en tête est toujours valorisé.

L’aptitude, la base de l’orientation ?

Mais de quoi parle-t-on ? De ces enfants au QI remarquable, de ces autres qui s’exposent en Mozart miniatures ou en Maradona en devenir ? Les études sociologiques ont largement démontré le rôle des facteurs historiques et sociaux dans la survenue du talent non ordinaire du musicien (par exemple dans « Mozart, sociologie d’un génie », de Norbert Elias), tout simplement du déterminisme social dans l’éclosion du « génie ». Sans entrer plus avant dans ce débat, on peut partir du constat que des enfants ont certaines aptitudes propres. Il ne s’agit pas de discuter non plus de l’apport des neurosciences et des sciences cognitives et de ce qu’elles pourraient induire, à savoir des mécanismes prédictifs s’appuyant sur ce que démontreraient, ou pas, des études biologiques du cerveau. Ainsi, sans étudier le pourquoi de l’aptitude, ou du talent personnel, il est un fait que dans l’Education nationale les enseignants s’appuient énormément sur ce terme pour travailler avec les enfants, voire les orienter. Cela fait quasiment un siècle qu’avec l’orientation professionnelle on oppose deux visions : « pour orienter un enfant il faut diagnostiquer ses aptitudes requises pour l’apprentissage et l’exercice d’une profession ou alors il faut avoir une action éducative avec l’enfant et travailler avec lui pour le préparer à la vie professionnelle » (voir Antoine Léon, « Psychopédagogie de l’orientation professionnelle).

Ainsi, on voit que ce que l’on considère comme étant des capacités propres de l’enfant, supposément innées, détermine en grande partie son orientation : tel enfant est « doué » pour la mécanique et sera orienté vers le métier de garagiste, tel autre pour les mathématiques et suivra une filière dans les sciences dures, ou encore untel sera sensible et rêveur et ira plus facilement vers des disciplines artistiques… C’est aussi oublier que l’enfant est un être autonome qui n’a pas forcément envie de s’engouffrer dans ce pour quoi il exprime des aptitudes particulières : un jeune particulièrement talentueux au piano n’aura pas obligatoirement l’envie d’y consacrer tout le temps et l’énergie nécessaires à faire de lui un virtuose…

Difficile de se satisfaire de ce que l’Institution projette ainsi sur le devenir d’un enfant. En s’appropriant ce que le don est supposé dire d’un jeune, elle entérine de fait ce qu’il sera capable de faire dans la vie, ou pas. S’il n’est pas « doué » pour les langues, un jeune se verra fermer un certain nombre de portes. Sa famille comme l’Ecole n’iront que très rarement à l’encontre du « diagnostic en don » réalisé. La seule façon de l’éviter est de nier la réalité du don. Et de valoriser le travail. 

Le travail ne suffit pas à s’affranchir de sa condition sociale

Car le travail est la valeur essentielle de l’Ecole. C’est d’ailleurs lui qui est censé faire fonctionner l’ascenseur social. Ainsi, s’affrontent l’inné (le don) et l’acquis (le travail). L’Ecole valorise le travail, en promettant un avenir presque radieux à ceux qui s’y investissent, sans pour autant s’affranchir de ce qui lui échappe, le don, qui participe pourtant grandement à influencer le choix de l’Institution dans son orientation. L’Ecole elle-même ne s’appuie donc pas uniquement sur cette « valeur » travail pour orienter un élève. Un élève peut beaucoup travailler, mais s’il n’a pas « d’aptitude » pour les études, il sera de facto dirigé vers des filières professionnelles ou technologiques. En revanche, un élève qui travaille peu mais dont l’institution pense qu’il a des « facilités » sera davantage orienté vers une filière générale, en espérant qu’un jour il se mettra au travail ! Son avenir dépend donc du fait qu’il ait, ou pas, un « don », pour sa poursuite d’études et non pas seulement sur le travail, ce que met pourtant en avant l’Ecole…

Le « don » peut d’ailleurs être d’une autre nature qu’intellectuelle. Ainsi, un jeune « doué » pour le sport sera orienté vers une filière sportive, un autre « doué » pour les activités manuelles ira vers une filière professionnelle… Mais attention, à l’exception du « surdoué » – et non plus du simple « doué » – comme un Franck Ribéry – et qui de toute façon est obligé de travailler intensivement pour transformer sa formidable aptitude en réussite professionnelle – rares sont ces jeunes qui pourront s’affranchir de leur condition sociale grâce à leur don manuel ou physique : on peut être « doué » pour la mécanique sans pour autant faire fortune en devenant garagiste. 

Ainsi, ce qui est survalorisé, surinvestit par les familles reste ce qui est lié soit au « don » sportif ou artistique, très exceptionnel » soit au don intellectuel, plus commun. C’est ici « l’hyperinvestissement du fonctionnement intellectuel qui devient un capital en somme, un objet d’échange commercial dans la société : une plus-value à rentabiliser, une “arme” ». (cf . “Que nous apprend la demande de l’enfant surdoué et de sa famille dans une consultation hospitalière ?”, par Marika Bergès-Bounes, dans Le Journal français de psychiatrie, 2003) A quoi cette arme peut-elle servir ? A réussir dans la vie. Comme la réussite dans la vie est intimement liée à la réussite sociale, le « don » est un outil entre les mains des familles qui y voient une possibilité d’atteindre un statut social différent, « meilleur » que celui des générations passées, pour le bien de leur enfant. Ils ont la conviction qu’autrement, il n’y parviendra pas. Et puisque le niveau de vie de leurs enfants dépendra en grande partie de leur niveau de diplôme, et que l’on sait que la moitié des enfants d’ouvriers resteront des ouvriers, le « don » est un chemin vers la réussite et doit permettre de casser cette reproduction sociale. 

Le don est tellement valorisé, qu’il en devient genré : les garçons sont doués, les filles travailleuses

Le constat est celui-là : les filles ont un niveau scolaire meilleur que celui des garçons. Au sein d’une même génération, les filles seront plus nombreuses à être bachelières. Pourtant, elles sont moins souvent orientées vers les filières d’excellence. Cette banalisation de la performance féminine se retrouve aussi dans le fait d’être, ou non, « doué ». Il est très fréquent d’entendre dans les établissements scolaires que les filles sont travailleuses quand les garçons sont doués (Duru-Bellat, 1990 ; Duru-Bellat & Jarlégan, 2001), alors même que les études neurologiques menées sur des origines cérébrales différenciées entre garçons et filles n’ont pas abouti à des résultats probants. Dans une vaste enquête par questionnaire réalisée auprès de 8 500 lycéennes et lycéens d’Ile-de-France en 2016,  les filles se percevaient comme moins douées que leurs camarades de classe masculins en mathématiques et en physique, sans raison objective. L’imaginaire collectif trouve d’ailleurs sa parfaite expression dans une ancienne série culte, Ma sorcière bien-aimée, où la jeune femme « douée » se cantonne au rôle de mère au foyer ! Ce sont donc bien les perceptions issues de représentations sociales, dès les petites classes, qui jouent un rôle déterminant. Le « don » est là encore au service de la réussite sociale et ne s’affranchit pas d’une transmission d’un système de normes, cette réussiteétant encore maintenant plus impérative du côté du garçon, les femmes étant davantage attendues sur leur dévouement à la famille…

Une société qui valorise la réussite individuelle

Dernièrement, la FCPE a fait réaliser un sondage auprès des parents d’élèves scolarisés tant dans le public que dans le privé. Il apparaît deux choses : la première est que l’Ecole leur inspire beaucoup d’inquiétude puisqu’ils se disent préoccupés à 86% par la scolarité et l’avenir de leur enfant. La deuxième chose est que, pour 85% d’entre eux, l’école n’a plus pour principale mission de réduire les inégalités et/ou de permettre l’ascension sociale. En réalité, l’Ecole permet d’assurer un socle de connaissances fondamentales, mais pour le reste, c’est chacun pour soi.

Lorsque les parents pensent à l’avenir de leur enfant dans la période compliquée et anxiogène actuelle, ils ont besoin de se rassurer. Une partie d’entre eux fait donc appel au soutien scolaire, aux cours particuliers (le marché du soutien scolaire serait en augmentation de 1 à 2% par an et un lycéen sur 3 suivrait des cours particuliers (sondage TNS-Sofrès). La société se tourne ainsi vers des solutions individuelles, qui tournent le dos au collectif, en premier lieu celui de l’Ecole, pour assurer la réussite personnelle de leur enfant.

Le don est typiquement ce qui permet à l’enfant de sortir du lot, de s’affranchir de la collectivité, d’être « hors norme » ce qui en devient y compris valorisant pour les parents. En s’appuyant sur des capacités innées de l’enfant, le parent parie sur la capacité unique de son enfant à s’extraire du « tout-venant », de parvenir à la réussite sans avoir besoin de l’école. Et ça tombe bien puisque selon lui l’Ecole ne permet plus d’assurer cette réussite sociale. Ainsi, indépendamment de ce que l’Ecole proposera à son enfant, un parent, en s’assurant des capacités extra-ordinaires de son enfant, se garantit une porte d’entrée vers une réussite sociale que l’école seule, et le travail, ne permettront plus d’atteindre.

Cette porte d’entrée, l’enfant « doué » la franchira seul. Le « don » ne se partage pas. Il est intrinsèquement lié à la personne. Il ne permet de valoriser que l’individu porteur du « don », ce qui ne pose pas de problème dans une société qui elle aussi s’attache à la valorisation individuelle des personnes, où l’individu est une valeur centrale. Ainsi, cette demande de tests auprès d’enfants supposément « doués », voire « surdoués » est-elle de plus en plus importante et s’inscrit-elle dans les valeurs d’une société compétitive où l’individu prime sur le collectif… On reporte ainsi sur les familles ce qui était un temps le rôle et la fonction de la collectivité grâce à une mutualisation des moyens au service du plus grand nombre.

Et si le « don » se mettait au service de tous ?

Pourtant, rien n’est inscrit dans le marbre. Si un élève révèle qu’il possède des aptitudes particulières (plutôt qu’un don), sans doute est-il possible de mieux les valoriser. Car le surinvestissement personnel n’est pas la seule réponse aux capacités particulières exprimées par l’enfant. Il peut tout à fait s’inscrire dans un process collectif. En effet, si un enfant maîtrise plus rapidement le langage que ses camarades, s’il maîtrise plus vite un exercice de mathématiques, sans doute faut-il s’en féliciter car cela peut aider le collectif à se construire, à s’organiser, à se dépasser. D’ailleurs, les classes multi-niveaux sont là pour le rappeler. Les élèves les plus autonomes, les mieux « sachant » sont là pour épauler leurs camarades confrontés à davantage de difficultés. Ainsi, le « don » peut-il permettre non pas de faire entrer l’enfant dans une course à la réussite personnelle mais davantage de faire société, de s’inscrire dans une communauté scolaire où son rôle s’apparente davantage à celui du pilier, du créateur de commun, de facilitateur. Sans doute l’Ecole doit-elle permettre de mieux travailler avec ces enfants en les aidant à mieux développer leur capacité d’entraide. Ils peuvent être une cheville ouvrière efficace qui les valorisera tout en rendant utiles aux autres leurs capacités extra-ordinaires. C’est à l’Ecole que les valeurs d’une société se mettent en œuvre. Il est important de mettre en avant les contributions de toutes et de tous. On peut penser à un Michael Schumacher, champion hors norme de la Formule 1, qui malgré ses capacités personnelles ne peut pas concourir sans une équipe. On ne peut pas atteindre l’excellence seul, et l’autre lui aussi progresse au contact de celles et ceux qui ont développé des talents particuliers. C’est tellement vrai, que même un Michael Schumacher ne peut survivre à son tour sans le collectif, en l’occurence d’une équipe médicale. A son tour, le « génie » a besoin du collectif car il n’atteint la plénitude de son « art » que grâce au concours des autres. Que l’on soit champion ou malade, doué ou pas, ce n’est qu’ensemble que la société, dans son ensemble, pourra traverser les défis actuels et de demain. Comme dit José Mourinho, l’entraineur de football multiple vainqueur de la ligue des champions « il y a des gens talentueux, mais sans l’équipe leur talent ne se révèle pas » et que, in fine, dans une épopée compétitive « c’est l’humain qui a le plus marqué, la fraternité, l’équipe ».

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