Il y a les chiffres, déjà éloquents. D’après certains calculs, la répression policière du mouvement des lycéens aurait déjà produit en deux semaines plus de gardes à vue (5 060, dont 4 400 mineurs) que les révoltes urbaines de 2005, la contestation du CPE en 2006, et même proportionnellement plus que les Gilets jaunes en 2018-2019.
Mais surtout, il y a les marques indélébiles de cette violence : une main arrachée à quinze ans. Un œil perdu à seize ans. Une mâchoire fracturée à quatorze ans. Des adolescents vont donc porter toute leur vie les stigmates de la violence d’État, punis d’avoir voulu prendre la parole dans l’espace public.
Qu’il ait pu y avoir ici ou là des débordements dans les manifestations, c’est un fait. Mais rien, absolument rien, ne pourra jamais justifier ce déchaînement de violence de notre police républicaine dans un pays démocratique comme le nôtre, contre des enfants. La Commission nationale consultative des droits de l’homme s’est d’ailleurs émue d’un recours disproportionné à la force contre des jeunes dont elle rappelle la « vulnérabilité particulière ».
Les enquêtes de l’IGPN sont bienvenues, mais elles arrivent après les drames. Si l’on avait encore un doute, il y a clairement un problème de sécurité posé par notre propre police. Surarmée, équipée pour la guerre urbaine, mue par une doctrine punitive du maintien de l’ordre, la police française perd son honneur et son âme à maltraiter nos enfants – qui sont aussi les siens.
Surtout quand les revendications sont d’intérêt public. Que demandent en effet nos lycéens ? Des professeurs. Des classes moins chargées. Des bâtiments dignes surtout. Avec de l’hygiène, et pour certains, un plafond. Quelle audace ! Nos enfants veulent aller à l’école. Mais une école qui les respecte, pas une broyeuse qui les trie et les malmène. Une école où les enseignants, qui s’efforcent chaque jour de transmettre des savoirs, d’éveiller les consciences et de faire reculer les inégalités, disposent enfin des moyens d’accomplir leur mission. Car ce sont bien les politiques éducatives qui abîment l’école, et non celles et ceux qui la font vivre.
Ils ne manifestent pas seulement contre des conditions d’études indignes d’un pays de notre rang : ils parlent de leur avenir. Ils refusent d’hériter d’une école abîmée, d’une planète dégradée, d’une société où l’origine sociale détermine encore trop la trajectoire et la valeur sociale des individus.
Mais la seule réponse de ce gouvernement dépassé, après avoir cassé l’école, c’est de leur casser la tête.
Pourtant, ce réflexe d’une Macronie à bout de souffle n’est malheureusement pas nouveau dans notre histoire. Conservatrice et paternaliste, ses perroquets de plateaux se comportent comme des ventriloques d’une vision ensauvagée de la jeunesse. Vulnérables en principe, les enfants sont surtout perçus comme de petits « sauvageons », qu’il faut civiliser. Dans l’école républicaine des premiers temps, l’éducation est aussi faite de dressage. Et les jeunes délinquants vont en « maison de redressement ». Faut-il convoquer, comme le beau livre de Sorj Chalandon, le souvenir du bagne pour enfants de Belle-Île-en-Mer, où des mineurs étaient enfermés et soumis à une discipline brutale ? Notre école est traversée depuis ses origines par une contradiction entre une volonté institutionnelle de fabriquer de l’obéissance et l’ambition émancipatrice portée par des générations d’enseignants. Et dans certaines enceintes, elle s’est même muée en prison, voire en chambre de tortures, comme à Bétharram, maintenue trop longtemps au vu et au su des autorités qui auraient dû protéger ces enfances violentées.
Pourtant, l’opinion publique française, prompte à s’émouvoir des scandales qui entachent l’enseignement confessionnel privé, les fédérations sportives, ou le périscolaire public, reste impassible devant les coups de matraque qui s’abattent sur sa jeunesse. Elle s’indigne moins d’un adolescent blessé que d’une poubelle brûlée. Pire, elle absout avec complaisance la répression des revendications lycéennes.
Les enfants d’aujourd’hui n’auraient donc le choix qu’entre l’innocence de la victime et l’obéissance à l’ordre public. Ils n’auraient pas voix au chapitre a fortiori sur l’état de leur école. On leur reproche leur désinvestissement politique, et on les assomme à la première expression citoyenne.
La maltraitance est profonde, et générale. Une société qui ne supporte ses enfants que lorsqu’ils obéissent prépare mal leur avenir et encore plus mal le sien.
Et cette dégradation n’est pas seulement le produit de restrictions budgétaires. Elle accompagne une transformation plus profonde : la marchandisation de l’éducation, que l’État, loin de combattre, contribue lui-même à organiser. À mesure que le service public est privé de moyens, l’enseignement privé, les entreprises de soutien scolaire, les plateformes éducatives et les officines de préparation aux examens prospèrent sur les insuffisances de l’école publique. Ce qui devrait être un droit universel devient progressivement un marché. L’argent des familles vient compenser ce que la puissance publique ne garantit plus.
Les choix des collectivités participent également de cette évolution. En 2024, l’Île-de-France, dirigée par Valérie Pécresse, consacrait environ 50 euros par habitant aux investissements dans l’enseignement, la formation et l’apprentissage, contre près de 300 euros en Guyane. Cette comparaison doit tenir compte de compétences et de besoins différents, la Guyane ayant également la responsabilité des collèges. Elle mérite néanmoins d’interroger les priorités budgétaires. Source : DGCL, graphique 7b
Un autre choix est particulièrement révélateur : les subventions facultatives aux travaux dans les lycées privés sous contrat d’Île-de-France sont passées de 2 millions d’euros en 2016 à 11 millions d’euros d’autorisations de programme en 2023, soit une hausse de 450 %. Il s’agit bien d’aides facultatives, au-delà des financements obligatoires du privé. Source : rapport parlementaire d’avril 2024
Ainsi se construit une école à plusieurs vitesses, où les uns achètent ce que les autres attendent désespérément du service public. C’est pourquoi, à mes yeux, voter pour Marine Le Pen ou Valérie Pécresse, c’est prendre le risque d’accentuer cette fracture, quand l’urgence devrait être de garantir à chaque élève une école publique de qualité, quels que soient les revenus de sa famille.
